La mort aux trousses


J’ai choisi le vélo.

Un jour.

Comme ça, sans savoir pourquoi. Il n’y avait pas de cycliste dans la famille. Le vélo n’avait plus la cote dans les années soixante. La Mobylette raflait la mise. Se débarrasser de ces tas de ferraille nommés Peugeot, Mercier, Motobécane était une réussite sociale.

Trente glorieuses obligent!

J’ai pourtant choisi le vélo. Un peu comme un accompagnement de la vie quotidienne avec des hauts et des bas usages. Ceux de la vie professionnelle étaient plutôt des bas. Inconvenant le vélo. L’entreprise était celle du tout-voiture et du tout-camion. Soit!

Alors j’ai gardé mon vélo au garage longtemps, ne le sortant que les beaux jours. La sortie dominicale, c’était un peu comme aller à la messe, une corvée du corps quand d’autres s’infligent la corvée de l’âme.

J’ai choisi le vélo.

Parce que, me disais-je, ça ne peut pas faire de mal. Si ça ne fait pas de bien. D’autres choisissent, les cartes, le jardinage, le bistrot, la chasse, le foot,…que sais-je?

Et d’autres n’ont rien choisi du tout.

D’ailleurs l’ai-je réellement choisi le vélo? je n’en sais rien. J’étais rentré des vacances à la plage où l’on faisait le lézard pendant des heures. Je m’étais emmerdé grave comme disent les jeunes de maintenant. Le lendemain, je suis rentré dans le magasin de cycles Peugeot face à la Poste et j’en suis ressorti avec un tas de ferraille en 52×14 et boyaux fins.

Cycliste du dimanche matin

J’ai donc choisi le vélo par hasard. Sans aucun esprit de compétition sachant mon aversion pour la défaite. Et bon an, mal an, j’ai accompli mon devoir cycliste et dominical. Culturellement, le vélo n’était voué à aucune mission utilitaire, la bagnole s’en chargeait. Le vélo, c’était pour le dimanche. J’étais devenu un cycliste du dimanche matin. L’après-midi, c’était pour récupérer.

Cinquante ans plus tard, je suis embarrassé. Voici les chroniques nécro qui s’allongent dans les gazettes internet de clubs. Le cycliste est aussi mortel. Comment gérer une telle révélation? On n’entend plus parler d’untel ou d’un autre…on apprend qu’il est mort. Apprendre que son copain cyclo est parti est une grande peine car c’est un peu de nous qui part au firmament. On ne sait trop quoi dire en pareille situation, on se raccroche aux bons souvenirs, à la bonne bière au café des Bons Amis. Bref on s’accroche aux généralités du terroir pour se dire qu’on aimait bien le vélo en commun. On vivait une cause commune.

Et pourtant, j’imagine qu’ailleurs aussi, on arrive à disparaître corps et âme. Même si l’on fuit du plus vite qu’on peut au guidon de notre machine, on a la mort aux trousses.

J’ai choisi le vélo.

Je gère mes insomnies comme je peux. Au clavier à 3h12, il est 3h59. Et j’ai le sentiment de ne pas avoir perdu mon temps de réveil puisqu’il me semblait être réveillé comme en plein jour. (27/01/2022)

Une réflexion sur « La mort aux trousses »

  1. Bonjour,

    Quel beau texte! Vos insomnies sont fructueuses mais je ne sais pas si rester devant un écran lumineux est la bonne méthode pour avoir toutes les chances de se rendormir 😁.
    Bien Cordialement
    Pascale

    J’aime

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